ULTI’MOT de la Revue N° 657 du Cyclo Tourisme

Une partie de manivelles

Le cyclisme en peloton se prête merveilleusement à la métaphore. Il est un moment, au cours d'une sortie, ou les langues se taisent. S'instaure alors une conversation muette que j'appellerai la convivialité des jambes.

En général, celui qui est en tête propose un thème de discussion qu’on appelle ici tempo. A sa suite, chacun écoute attentivement et le groupe, appelé groupetto s'il est petit, peloton si l’assemblée est nombreuse, est uni dans une même thématique: les jambes s’écoutent et se répondent cordialement. A un certain moment, l'éloquence de l’homme de tête faiblit, c’est alors que le second se met a son niveau, puis le dépasse doucement: sans un mot, il marque son accord et adopte le même ton, garde le tempo. L'ancien discoureur se laisse glisser dans l’anonymat du peloton, la parole est au nouvel orateur mais le niveau du débat reste le même. Puis, un des protagonistes qui se trouvait derrière, à l’abri, silencieux, finit par s’ennuyer. II se place résolument en tête et propose un discours un peu plus appuyé, un débit légèrement plus musclé. Les autres vont-ils adhérer à ce nouveau sujet de discussion, seront-ils dépassés par cette nouvelle allure tonale ? Vont-ils décrocher ? Le laisseront-ils parler dans le vide ? Non apparemment ils sont d'accord et tout le monde en remet une couche comme on dit. La conversation s’anime et les quadriceps y participent avec intérêt. Le rythme du débat s’élève un peu, il a maintenant du souffle, mais reste courtois. On appelle ça une partie de manivelles.

Parfois, l’unité de fa confrérie de la pédale se lézarde, un contestataire se présente. Il en est de deux sortes: les fougueux (souvent jeunes) et les paresseux (de tous âges). Les premiers, progressistes, lyriques, trouvent que l’on s’éternise et veulent aller de l’avant, célébrer la « fête du muscle ». Les seconds, conservateurs, souhaitent rester dans le confort d’un tempo ouaté, ils n’apprécient que les discours apaisants. Le fougueux élève la voix (souvent, d'ailleurs quand la voie s'élève) et jaillit comme une exclamation; les intéressés, répondent sur le ton d'une interjection, d’autres refusent la provocation. S’ouvre alors une polémique, sourde et néanmoins musclée; on frôle l'anarchie, des petits clans se forment, la belle harmonie chorale du début n’est plus.

Mais l’inverse peut aussi produire le chaos: quand un paresseux (et/ou égoïste), ne veut pas écouter celui qui propose une petite modification dans la conversation. Buté, il décroche volontairement; ceux qui le suivaient, séparés du groupe de tête, sont obligés de faire un effort titanesque pour raccrocher le wagon de la conversation initiale ou bien, impuissants, se résolvent à supporter le tempo soporifique de l’égoïste paresseux. Le résultat est le même: le peloton devient un archipel d'îlots vélocipédiques désorganisé, c'est un brouhaha de discours autistes confus.

Quelquefois cette désorganisation des débats est due au niveau de la conversation pas toujours accessible a tous, le colloque trop élitiste devient abscons. Car pour participer a une discussion de jambes, il faut savoir choisir une confrérie de son acabit sous peine de ne plus suivre le fil, voire de se retrouver a soliloquer. Si les plus éloquents, magnanimes, consentent à utiliser un vocabulaire œcuménique et rassembleur, le tempo ralentit, se met au diapason du moins volubile; derrière, les roues libres grésillent. Les langues babillent a nouveau quand les jambes viennent à se taire, elles tournent alors gentiment au minimum syndical. On roule en facteur, ça musarde pour certains, ça ronronne pour d’autres. Jusqu’à la prochaine envolée à qui l’on répondra. Ou pas !

Didier Mahieu